18.09.2008

L'Etrangère

La première fois, je ne l’avais pas prévenue et elle ne s’était aperçue de rien, pas même de mon absence. Je lui en avais parlé quelques mois plus tard et j’avais bien vu qu’elle ne comprenait pas, qu’elle n’y croyait pas, qu’elle s’imaginait encore une de mes lubies, j’en ai tellement et elle me connaît si peu.

 

Alors, la deuxième fois, je l’ai appelée, pour qu’elle voie où j’étais, où j’en étais.

 

Je l’attendais dans la cour, je m’étais mise légèrement en retrait pour observer son arrivée. Je l’ai vue sonner à l’interphone et franchir la première grille, puis je l’ai vue découvrir les lieux. La cour bouclée par les hauts barreaux, la pelouse pelée et souillée, les occupants, certains en tenue de ville d’autres en pyjama bleu. C’est à ça qu’on reconnaît ceux du rez-de-chaussée, libres d’aller et venir et ceux des étages fermés à clef, autorisés à fumer deux heures le matin, trois heures l’après-midi. Enfin, ceux du premier étage uniquement, les autres ne sortent pas. Plus on s’élève dans le bâtiment, moins on a accès au soleil. De toutes façons, on n’en a pas besoin, on n’a besoin de rien, les drogues suffisent à tout. Mais ça, elle ne le savait pas. Elle croyait à du laisser-aller, elle ne savait pas que le code vestimentaire est bien pratique pour être repéré, elle ne savait pas que le port du pyjama signifiait l’interdiction d’accès à tout effet personnel. Sauf les cigarettes et le briquet, qu’il faut demander quand on quitte l’étage vérouillé et rendre à son retour. Pour l’heure, elle n’imaginait rien de tout ça.

 

Quand elle est arrivée, j’ai vu ce que je voulais voir dans ses yeux.

 

J’ai vu sa panique quand elle a découvert cette faune étrange et sale, dont la folie irradiante se propage bien au-delà de leurs corps et forme des halos, des sphères d’un diamètre de plusieurs mètres qui s’entrechoquent pour n’en former qu’une, englobant toute la cour. J’ai vu son malaise et sa réticence à pénétrer dans cette atmosphère et respirer le même air que nous.

 

Je l’ai vue me chercher du regard, elle ne me trouvait pas, pourtant, je n’étais pas loin mais son cerveau tentant de se raccrocher à quelque normalité ne devait sélectionner que les occupants habillés. Je l’ai laissée se perdre quelques instants de plus en savourant son supplice puis, je me suis approchée d’elle en flottant dans mon pyjama bleu standard, taille XL, taille unique, retroussé à la ceinture, aux extrémités, et je l'ai surprise avec un grand sourire en lui disant: «Salut, m’man, ça va ? T’as trouvé facilement ?»

 

Ce jour-là, je crois qu’elle a compris quelque chose.

 

C’est important d’éduquer aussi ses parents…

 

 

Commentaires

C'est un texte terrible (qui me rappelle un peu l'atmosphère du film « les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel »).

Ecrit par : Comme une image | 18.09.2008

Tres beau texte mais qui me donne froid dans le dos et en plus je l'ai lu avant de rencontrer qui tu sais ... ! d'une manière plus réfléchis j'espere être toujours à l'écoute de ma fille et l'aider au mieux et l'accepter comme elle est !!

Ecrit par : eldiablo | 19.09.2008

@ Cui
Peut-être. Je ne me rends pas compte. En quoi c'est terrible?

@Eldiablo
Petite nature, va!
(Les parents sont les moins à même de connaître leurs enfants, il faut beaucoup d'efforts pour ça, en être conscient, c'est déjà un bon début.)

Ecrit par : Next | 19.09.2008

non peut etre sensible à l'ambiance de ce joli texte mais que je ressens comme terriblement réaliste, ce qui est le but, j'ai réussi à voir la scène !

Ecrit par : eldiablo | 19.09.2008

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